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mardi 10 novembre 2009

Des murs... et de l’art de les faire tomber


Hier, nous célébrions le 20e anniversaire de la chute du mur de Berlin. Cette commémoration, avec ce qu’elle symbolise, trouve de multiples échos dans l’actualité. Offrant ainsi plusieurs lectures. J’en choisis une - peu originale j'en conviens : le rôle capital, dans la construction de l’Histoire et de la communauté internationale, de l’art qui consiste à faire “tomber les murs”.

S’agissant du mur de Berlin, on pense naturellement aux chefs d’Etat dont l’action concertée a permis que la chute se fît, et se fît sans bain de sang : George Bush père (alors président des Etats-Unis), Helmut Kohl (le “chancelier de la réunification”), François Mitterrand, Mikhaïl Gorbatchev. Lech Walesa aussi, d'une certaine façon.
Par une de ces coïncidences dont le sort a le secret, cette commémoration coïncide à quelques jours près avec la disparition de Claude Lévi-Strauss, et le retour sur l’enseignement de son oeuvre auquel elle a donné lieu. Et notamment, ce message universaliste, revenant à faire tomber mentalement quelques murs : par-delà les frontières mouvantes des Etats, l’humanité tout entière est structurée par des mécanismes universels ; comprendre les sociétés humaines, tisser entre elles les rapports constructifs qui font avancer l’Histoire, ouvrent l’avenir - et progresser ceux qui s’y engagent -, cela passe aussi par la prise en compte de cette réalité.
Une réalité dont certaines occasions privilégiées permettent de faire l’expérience. Ainsi de la visite rendue aujourd’hui à mon ami Yao Metsoko. Peintre togolais, celui-ci est actuellement en résidence à “La Butte Pinson”, domaine situé à Pierrefitte-sur-Seine (à la frontière de la Seine-Saint-Denis et du Val-d’Oise). Le site, magnifique, fait tout à coup tomber la frontière entre monde urbain et monde rural (c’est aussi une ferme pédagogique). De même, l’art de Yao fait ressentir, sous un habillage qui tresse les matériaux comme les univers culturels de référence, les forces et les flux qui irriguent en profondeur l’humanité. De quoi nourrir, sinon revitaliser la notion - au coeur de notre devise républicaine - de “Fraternité”.

Faire tomber un mur, me direz-vous, ne suffit pas à faire surgir quelque chose de l’autre côté. C’est vrai. Savoir inventer, créer ensemble, cela fait partie intégrante de l’art de “faire tomber les murs”. Quelques champs de travail stratégiques, ou d'occasions intéressantes...
Ainsi la réunification européenne, à laquelle la réunification allemande avait ouvert la voie, demeure-t-elle à réussir. À ce jour, elle est le plus souvent ressentie par les peuples d’Europe comme subie plus que voulue - alors qu’elle aurait dû être un grand projet fédérateur, marquer la naissance d'une nouvelle Europe, voire d'une Europe-puissance. Notamment faute de leaders entraînants et convaincants incarnant une volonté générale. Faute aussi d’un projet politique clair.
En matière de pratique politique, la campagne pour l’élection présidentielle de 2007 avait vu, à l’initiative de Ségolène Royal - d'ailleurs présente à Berlin lundi soir -, le Parti socialiste faire tomber le “mur” qui trop souvent le coupe de nos concitoyens. Un mur, soyons juste, dont il n’a pas le monopole ! Surcroît de mobilisation, retrouvailles avec une partie de l’électorat le plus modeste et des jeunes : un rassemblement, beau et porteur d’avenir parce que résolument en prise avec ce qui se passe en-dehors de l’ “appareil”, s’était alors encenché. Assumé avec fierté - avec sa dimension participative -, conjugué avec un travail de fond pour construire un projet politique capable de cristalliser un rassemblement progressiste - ce qui implique notamment que se tienne enfin la "convention sur le nouveau modèle de développement" que doit présider Pierre Moscovici -, ce rassemblement est un des chemins de l’alternance en 2012.
Plus spécialement en Ile-de-France et sur le plan culturel... Je rappellerai seulement qu’à la fin de la semaine s’ouvre le festival Africolor - qui fête lui aussi ses 20 ans. Organisé du 13 novembre au 20 décembre, en partenariat avec le Conseil régional d’Ile-de-France, il passera notamment à Bonneuil-sur-Marne. Une autre façon de rendre hommage - un spectateur “dépaysé” se faisant irrésistiblement acteur - à ceux qui “font tomber les murs”, de faire vivre leur art - et ce qui peut en naître !

mardi 7 juillet 2009

Vincennes–majorité: sous la «proximité à éclipses»… une «priorité à l’électoralisme» ?


J’ai un peu tardé à en faire état sur ce blog, car ce n’est pas le type de sujet que j'aime le plus y traiter. L’actualité m’a finalement convaincu de le faire, par l’écho troublant qu’elle en a fourni il y a quelques jours.

Mercredi 24 juin dernier, j’étais comme prévu (voir mon post du mardi 23 juin) à l’Hôtel de ville, pour la dernière réunion du conseil municipal avant les congés d’été. Il devait en effet être question du conflit qui oppose, depuis plusieurs semaines, la majorité municipale au personnel de notre médiathèque et de nos bibliothèques (voir mes posts du jeudi 11 juin et du mardi 23 juin). En tout début de séance, dans le cadre des « questions orales », Pierre Meslé, élu socialiste de la liste Vivons Vincennes!, est intervenu sur ce sujet.

Plusieurs remarques factuelles, nécessaires pour remettre précisément les choses en contexte suite à une réponse faite par M. Vindéou (adjoint à la culture) lors du précédent conseil sur le même sujet :
  • l’ « ambition culturelle » proclamée par l’actuelle majorité est démentie par la baisse de 4% du budget d’acquisition de livres cette année (alors même que Vincennes voit sa population étudiante augmenter avec l’inauguration d’un foyer) ; - quoiqu’il affirme avoir participé à des réunions de concertation avec le personnel, M. Vindéou est inconnu des employés des bibliothèques qui semblent n’avoir eu pour interlocutrice que madame Le Bideau ;
  • pour rencontrer les représentants syndicaux du personnel de la médiathèque après la mise en place du groupe de travail censé réfléchir à l’élargissement de la grille d’horaires de celle-ci, madame Le Bideau a attendu… 8 mois !
  • les relations sociales au sein de l’administration municipale vincennoise se sont tellement détériorées ces derniers mois, que pour la première fois les trois syndicats qui y sont représentés ont publié un document commun dénonçant plusieurs dysfonctionnements ;
  • l’actuelle majorité a aiguisé le conflit : par le refus obstiné de Laurent Lafon de recevoir personnellement les représentants des grévistes ; en présentant les projets de délibérations aux élus municipaux avant même que le Comité technique paritaire se soit réuni (signifiant ainsi aux représentants syndicaux membres de cette instance que leur avis est considéré comme négligeable).

Outre ces mises au point utiles, deux recommandations :
  • inviter les représentants du Comité technique paritaire à venir expliquer leurs positions devant la ou les commissions municipales concernées (proposition précédemment exprimée par le groupe socialiste en conseil municipal) ;
  • lorsque cela s’impose comme ici (faute d’une écoute suffisante pour avoir anticipé sur les problèmes de fonctionnement, et sur les désagréments pour les Vincennois, engendrés par la gouvernance particulière de Laurent Lafon et de sa majorité), envisager de recourir aux « dépenses imprévues » (provisionnées à hauteur de 300 000 euros et... prévues pour cela).

La réponse de Laurent Lafon et de sa majorité, exprimée par la voix de madame Dominique Le Bideau (adjointe chargée de l’administration municipale, des ressources humaines et des… relations avec les citoyens), a été marquée par un stupéfiant dérapage.
Lapsus
? Moment d’égarement ? Cynisme tranquille, dopé par les résultats du dernier scrutin européen ? Les citoyens – élus et non élus – assemblés dans la salle du conseil ont entendu cette étrange « leçon de politique » : pourquoi intervenir de la sorte, alors que les résultats de l’élection européenne montraient que cela n’était pas payant, électoralement ?
Durant quelques secondes, il m’a semblé qu’un silence mi-gêné, mi-consterné, se faisait dans la salle. Peut-être même - est-ce projeter abusivement sur autrui ma sensibilité républicaine ? - chez certains élus de la majorité. On peut le comprendre !
Passons sur la confusion des enjeux et des échelles d’action (Union européenne / ville)
. La griserie de voir une élue municipale vincennoise sur la liste UMP en Ile-de-France explique peut-être cette perte de repères.
Il y a plus essentiel – et plus grave – dans ces propos. Quand le souci de rentabilité électorale prime sur les exigences du jeu républicain ; quand l’obsession du retour électoral sur investissement (dans le débat public) conduit à hypothéquer son devoir de nourrir le débat public en affirmant ses convictions ; c’est le degré zéro de l’engagement politique qui se trouve encouragé.

Plus qu’un écho, cette approche « rentabiliste » a récemment trouvé une illustration sordide dans le geste fait par la direction de l’UMP en direction des restaurateurs – et révélé par la presse la semaine dernière. Pour être franc, entendant à la radio cette information, j'ai d'abord cru à un canular de mauvais goût...
Dans la foulée de la mise en place d’une TVA à 5,5% dans la restauration, les restaurateurs se sont vu adresser par Xavier Bertrand une lettre (datée du 5 mai) et… un bulletin d’adhésion à l’UMP ! Geste d’une signification aussi claire qu’est indiscutable son élégance : on était bienvenu à payer l’addition, tel un client à l’issue du service !
Le principe même de ce qu’on appelle une politique clientéliste. Une forme de politique qui fait injure à ceux sur qui elle prétend s’appuyer, en réduisant leurs choix de citoyens à la poursuite du seul et immédiat intérêt personnel – au sens exclusivement financier du terme. D’où l’indignation – bien compréhensible - exprimée par nombre de restaurateurs.
Une forme de politique qui, aussi, dégrade l’action politique en la réduisant, loin de la mise en œuvre collective d’un projet bénéficiant au plus grand nombre, à la fabrication d’une multitude de clientèles électorales censées se laisser fidéliser par tel geste sonnant et trébuchant.

Cette conception de l’action politique – faut-il le dire ? – n’est pas la mienne, n’est pas la nôtre. D’ailleurs, tel ne semblait pas non plus devoir être l’esprit d’une certaine « politique de civilisation » jadis annoncée par Nicolas Sarkozy, et sitôt oubliée – faute, peut-on aujourd’hui se demander, de garanties suffisantes sur sa « rentabilité électorale » ?

Empruntant à la terminologie d’un sociologue bien connu, répondons simplement à Madame Le Bideau ceci. Il est des sujets et des temps où, pour le politique, l’éthique de responsabilité rejoint plus que jamais l’éthique de conviction. Et commande de ne brader à aucun prix, ni le droit d’exprimer ce à quoi l’on croit, ni le devoir de défendre l’intérêt de ses concitoyens tel qu’on le conçoit… et tel qu’on a été élu pour le garantir !

vendredi 19 juin 2009

La parole partagée, outil politique privilégié et source de plaisir


Journée “magique” pour le professeur de lettres et le citoyen que je suis ! Elle a montré combien le verbe, la parole partagée, quand on leur accorde toute leur place et quand on sait en reconnaître les richesses, sont un des ferments du “vivre ensemble”. À la fois comme outil privilégié pour construire un projet politique commun, et parce qu’ils nous ouvrent un espace de plaisir partagé.

Toute la journée, j’étais au Conseil économique, social et environnemental (ainsi rebaptisée depuis la révision constitutionnelle du 21 juillet 2008, cette assemblée permet la représentation au niveau national des organisations professionnelles, et la communication entre les différents acteurs de l’économie). J’y accompagnais des élèves dont je suis professeur principal, pour qu’ils participent à la grande consultation nationale “Parole aux jeunes”.
Centrée sur le thème de la précarité, cette journée a conduit nos jeunes concitoyens à réfléchir sur différents aspects de cette question cruciale (précarité et vie scolaire, précarité et vie sociale, précarité et lieux de vie - départements, villes, quartiers...-, précarité et santé, précarité et avenir professionnel). Et les accompagnateurs, dont je faisais partie, à rencontrer avec des interlocuteurs intéressants tels que Christian Larose (vice-président du Conseil économique, social et environnemental et président de la section “Travail” au sein de cleui-ci) ; Dominique Versini, Défenseure des enfants ; Pierre Saglio, Président de l’association ATD Quart Monde ; Claire Villiers, vice-présidente du Conseil régional d’Ile-de-France, chargée de la démocratie régionale...).
La vitalité et la pertinence des adolescents à qui j’ai la chance d’enseigner, encore accentuées - comme souvent - quand on leur prête une écoute bienveillante et que l’on sort du cadre “traditionnel” de la salle de classe, m’ont une fois de plus impressionné. Les échanges, avec les organisateurs, qui ont suivi cette journée de travail et de partage d’idées ont montré que cette impression était partagée !
À la fierté de voir participer fructueusement à ce travail les jeunes gens à qui je me suis efforcé tout au long de l’année d’apprendre à développer leur capacité de dialogue et d’expression, et à exprimer ce qu’ils pensent avec précision, s’ajoutait une certaine émotion.
Celle de voir ces apprentis citoyens s’approprier, avec un bonheur visible, cet important lieu de la République française et du dialogue républicain. La capacité d’exprimer leurs idées, de mettre en paroles leur vécu quotidien, a ouvert à “mes” élèves de cinquième de Seine Saint-Denis un espace de dialogue, et de partage heureux, avec d’autres collégiens et lycéens venus d’horizons très différents (collège de jeunes filles privé, lycée de Neuilly, collège du Val-de-Marne, établissement de Nangis en Seine-et-Marne). Savent-ils combien ce soir je suis fier d’eux, et heureux pour eux ? Sur un autre plan, c’est aussi de tels moments que se nourrit mon attachement profond au dialogue républicain.

Ma journée s’est terminée avec l’inauguration de la nouvelle librairie “Mille Pages”, rue de Fontenay. Énormément de monde, dans un très bel endroit, sur fond - ce qui ne gâche rien ! - de musique très sympa. Venu en voisin, j’ai apprécié doublement ce qui m’apparaît comme un véritable temps fort de la vie culturelle vincennoise en 2009. Humainement, j’ai pris plaisir à retrouver, en cette période quelque peu chargée, des amis avec qui nous avons en commun différents engagements (associatif ou politique) dans l’espace public vincennois.
À cette joie simple s’est ajouté, pour le professeur de lettres que je suis, celle de voir que l’ouverture d’un espace dédié à l’humanisme, à la découverte par le verbe, dès lors que l’on s’efforce d’en faire un espace de vie et d'échange se fait lieu d’un plaisir partagé par beaucoup ! Une journée “magique” décidément, à savourer en cette fin d’année scolaire !

jeudi 11 juin 2009

Vincennes:Laurent Lafon ou la "proximité à éclipses" (suite)


Il y a quelques semaines, je constatais la “proximité à éclipses” Laurent Lafon
(voir mon post du jeudi 23 avril). Une approche singulière de la politique qui se traduit chez le maire de Vincennes par une sorte de cécité face à certaines réalités humaines - régulièrement aggravée par l’enfermement dans une logique étroitement comptable.
En résultent des choix qui, notamment, tournent le dos aux besoins de nos concitoyens en matière de service public. On l’avait déjà vu avec la fermeture du Tribunal d’instance de Vincennes à l’occasion d’une réforme de la carte judiciaire dont M. Lafon avait regretté qu’elle n’aille pas “plus loin” - alors même qu’elle oblige nombre de justiciables à mobilité réduite (personnes âgées sous tutelle) à faire un trajet compliqué jusqu’à Nogent-sur-Marne.
De cette tournure d’esprit singulières, nous avons eu récemment un nouveau témoignage. Comme beaucoup de Vincennois ont pu le constater, la gestion de la médiathèque municipale a suscité il y a peu un mouvement de grève au sein de celle-ci. Cette grève était la troisième en quatre semaines, et avait été précédée d’une autre grève l’année dernière. L'occasion d'échanger longuement avec des représentants du personnel, et de comprendre les enjeux de cette mobilisation.

De quoi s’agit-il ? L’équipe municipale a décidé d’augmenter les horaires hebdomadaires d’ouverture au public de la médiathèque (qui passeraient de 26 à 31 heures). Une augmentation de 20% des horaires qui, pour être viable, exige la création d’un poste à temps plein.
Dans le même temps, la mairie refuse toute embauche. Solution proposée - et imposée - par Laurent Lafon et son équipe : réduire les animations, accueillir moins de publics scolaires, fermer la bibliothèque Ouest le vendredi sans repenser la cohérence des horaires d’ouverture respectifs des 4 bibliothèques du réseau. En résumé : utiliser comme variable d’ajustement le temps indispensable pour mettre en valeur les collections et permettre aux Vincennois de mieux s’y repérer, ainsi que la disponibilité et la créativité des personnels - dont l’activité s’apparentera de plus en plus à une sorte de travail à la chaîne.
Certes, Laurent Lafon et son équipe pourront chercher refuge dans tel ou tel argument comptable. Par exemple, en arguant du fait qu’avec 33 agents, la médiathèque de Vincennes a un effectif équivalent à d’autres villes de taille comparable. Nouvel exemple de la “cécité” que j’évoquais plus haut ! C’est oublier la réalité humaine dans laquelle s’inscrit la médiathèque de Vincennes : 23% des Vincennois y sont inscrits - au lieu de 17% en moyenne dans les communes françaises -, avec un taux d’emprunt important (+40% de prêts dès l’ouverture de la nouvelle bibliothèque en 2005, niveau maintenu depuis).

Quand on a pour métier, au quotidien, de contribuer à ouvrir l’horizon culturel de ceux qui en ressentent le besoin, on sait ce qu’une telle approche signifie en termes de rapport à la culture : le basculement vers une logique d' "abattage" et de consommation, au détriment de la découverte, et de la créativité, en un mot du plaisir.
Une conception aride, apauvrissante, de l’accès à la culture, où l’affichage du nombre d’heures d’ouverture prime sur l’apport réel au public censé en bénéficier. Bref, une conception du service public de la culture placée sous le signe du renoncement.
Doit-on vraiment souhaiter ce régime pour les Vincennois ? Ne peut-on pas penser que, dans un domaine aussi important que l’accès à la culture, une démarche constructive doit prévaloir ?
Or, d’après les informations que j’ai pu recueillir, Laurent Lafon refuse obstinément de recevoir les représentants du personnel de la médiathèque. Une attitude qui - au passage - laisse songeur sur la bonne foi de la droite lorsqu’un autre de ses représentants locaux, Patrick Beaudouin, rappelle volontiers qu’ “un accord négocié peut, parfois, se révéler plus efficace que la contrainte” (voir mon post du lundi 20 avril). Et un refus de l’échange d’idées et du dialogue dont, semble-t-il, le maire de Vincennes voudrait faire une règle dans le fonctionnement de la médiathèque !

En effet, les conditions imposées aux agents de la médiathèque municipale reviendraient à réduire leur capacité d’initiative en matière d’animations et d’activités d’accueil : n’ayant guère le temps de monter des projets à destination des Vincennois, ils n’auront d’autre possibilité que d’exécuter ceux imposés “par en haut”.
Elles réduiraient aussi leur disponibilité, nécessaire à un contact direct et de qualité avec les Vincennois. En invoquant un “recentrage du travail du bibliothécaire” (Le Parisien du 13 mai), la première adjointe de M. Lafon veut-elle dire que cet aspect de leur travail, essentiel au plein fonctionnement d’une médiathèque, doit devenir une préoccupation périphérique ?
Concrètement par exemple, c’est aujourd’hui l’accueil régulier de classes de collège ou de lycée dans l’espace musique qui est inenvisageable dans de bonnes conditions. Un comble, au moment où commencent à entrer en vigueur dans les collèges de nouveaux programmes qui font une place à la musique jusqu’en cours de français (dans le cadre de l’enseignement de l’histoire des arts) !
Rappelons au passage que ces nouveaux programmes ont été conçus à l’initiative de la famille politique de M. Lafon (le ministre de l’Education nationale était alors Gilles de Robien, proche du Nouveau Centre)... Face à cette réticence à contribuer à la bonne mise en oeuvre de la politique éducative préconisée par ses propres amis, deux hypothèses : soit l’éducation ne constitue pas une priorité pour le maire de Vincennes; soit les choix de ses amis dans ce domaine ne lui paraissent pas devoir être réalisés (parce qu’à ses yeux irréalistes, ou mauvais ?).


Quoi qu'il en soit, avec sa médiathèque et son réseau de bibliothèques, Vincennes a la chance d’être doté d’un magnifique outil en matière d’accès à la culture. Après avoir réalisé un tel investissement, renoncer à une partie des services qu’il peut rendre aux Vincennois n'a aucun sens... et relève du pur et simple gaspillage !

Lieu d’accès à la culture, la médiathèque a par définition vocation à être un lieu de vie culturelle. C'est-à-dire un espace d’échange, de découverte, de créativité. Elle doit donc disposer des moyens que cela exige, à définir dans un dialogue ouvert avec le personnel et ses représentants !

lundi 2 mars 2009

Outre-mers : quelques éléments pour mettre en perspective le mouvement des dernières semaines


Après plus d'un mois de forte mobilisation, les DOM se préparent à une sortie de crise qui sera peut-être rude. De quelle ampleur l’impact de la crise des dernières semaines sera-t-il ? Encore difficile de le dire, d’autant plus qu’à cette heure on ignore dans quelle mesure les différents partenaires vont se comporter à moyen terme. (En Guadeloupe par exemple, les syndicats patronaux non-signataires affirment qu’ils n’appliqueront pas l'accord intervenu pour une hausse de 200 euros des bas salaires.)
Pour autant, le mouvement des dernières semaines a d’ores et déjà mis en lumière un certain nombre de réalités, et fait émerger des enjeux d’importance.
Sur ces réalités et ces enjeux, en marge des analyses beaucoup plus expertes et moins schématiques qui ne manqueront pas de paraître dans les prochains jours, je me risque à un premier point "fait maison" ! Au moins pour "ramasser" les informations recueillies au fil des dernières semaines, et en m’appuyant, en complément de discussions et des témoignages diffusés dans les différents médias, sur les analyses de plusieurs observateurs (notamment le chercheur Dominique Wolton, l’historienne Françoise Vergès, et Axel Urgin, ex-secrétaire national du PS à l’Outre-mer).


Les ressorts de la crise

Le mouvement de protestation et de revendications qui a travaillé les Outre-mers ces dernières semaines trouve ses causes sur plusieurs plans : histoire, éloignement géographique et rapports avec la métropole, état du foncier, situation économique en place dans ces territoires... Ne pouvant toutes les évoquer, je m’en tiens ici à deux dimensions.

1.1. La dimension économique et sociale

- En termes de pouvoir d’achat, la situation est incontestablement très difficile. En Guadeloupe, comme dans les trois autres DOM, les revenus sont de 30 % inférieurs à ceux de la métropole, alors que le panier de la ménagère y est 40 % plus cher. Cela étant accentué par les monopoles dans la grande distribution, l’import-export. À cela s’ajoute la spécificité du monopole de l’essence, avec un prix administré (à propos duquel le ministre a lui-même parlé d’enrichissement sans cause et de graves irrégularités). À La Réunion, la crise du logement social est encore plus forte qu’en Guadeloupe, alors que le niveau de vie est plus faible.

- En matière de possession des richesses, la situation n’est certes pas identique à ce qu’elle était à l’époque coloniale. Mais l’empreinte laissée par celle-ci est forte et persistante, sous forme d'inégalités spectaculaires durement ressentie dès lors que s’y ajoutent d’autres causes de mécontentement. Beaucoup de petites et moyennes entreprises sont tenues par des descendants d'esclaves. Pour autant, toute une part de l'économie reste dans les mains des descendants des grands propriétaires d'esclaves. Par exemple le commerce d’importation, ou la propriété foncière.

1.2. La dimension historique et politique

- A l'abolition de l'esclavage, les anciens propriétaires d'esclaves ont été indemnisés pour leurs "pertes". Ils sont donc partis avec un capital tandis que les affranchis n'ont rien reçu.

- L'Outre-mer reste, en France métropolitaine, un “continent” oublié, une sorte d’angle mort. Exemple : Dans les statistiques nationales, l'outre-mer est rarement comptabilisé. Autre exemple : le projet de loi pour le développement économique de l’Outre-Mer, adopté en juillet 2008 par le Conseil des ministres, n’est toujours pas passé au Parlement. Troisième exemple : les inégalités ont longtemps persisté, il afallu attendre la fin des années 1990 pour que l'égalité soit “effective”.



Au total, ainsi que le formule l’historienne Françoise Vergès, “il n'y a pas de sentiment d'appropriation ou de maîtrise de sa propre vie”. Et le sentiment structurel des Français des DOM est de ne pas être traités comme les autres (ce que Césaire avait exprimé dans la phrase : «Ils se sentent Français entièrement à part, et pas Français à part entière.»).






Quelle place pour les Outre-mers dans la France du 21e siècle, pour quel projet politique ?

Les Outre-mers sont des territoires qui se trouvent - et qui nous placent - aux avant-postes d’enjeux majeurs du XXIe siècle. Il y a donc tout à gagner, à redécouvrir les spécificités des Outre-mers et les atouts qu’ils recèlent pour notre pays. Et à le faire à la lumière de deux problématiques clé : comment assumer l’autonomie et le lien avec la "métropole" ? comment valoriser les identités culturelles tout en évitant le repli communautaire ?

2.1. “Un” espace clé dans la construction du projet politique de la France du 21e siècle

- En France, les Outre-mers sont une ouverture exceptionnelle sur le monde à travers trois aires géographiques et culturelles : l’océan Atlantique avec les Antilles, la Guyane, Saint Pierre et Miquelon ; l’océan Indien avec la Réunion et Mayotte ; l’océan Pacifique avec la Nouvelle-Calédonie, Wallis et Futuna et la Polynésie Française.

- Dès lors, les Outre-mers inscrivent au coeur de notre pays la capacité de sortir de l’ “européocentrisme” dominant dans la seconde partie du 20e siècle, et de s’approprier le défi nouveau du “multiculturalisme”. Autrement dit, la capacité d’être en pointe dans l’ “autre” mondialisation. Celle qui, à côté de la mondialisation économique dont l’horizon est un marché de 7 milliards de consommateurs, consiste à construire une nouvelle communauté internationale où dialoguent Etats, nations, cultures et sociétés. Les Outre-mers sont, potentiellement, autant de passerelles vers une France prenant toute sa part dans cette tâche.

2.2. Des pistes pour concrétiser cette chance

1) Créer les conditions d’une autonomie économique aujourd’hui largement insuffisante. Dans bien des cas, l'économie des Outre-mers est longtemps restée centrée sur des productions agricoles (sucre, banane, ananas) qui souffrent de la mondialisation et sont de moins en moins viables. De plus, l'emploi s’y concentre dans le secteur marchand et la fonction publique. Il faut repenser cette économie, de façon viable et en fonction de l'environnement, et réfléchir aux conditions du travail, du salariat, du syndicalisme, de la protection sociale, de la formation... en vue de créer les conditions d’une autonomie économique accrue.

2) Inventer une “identité relationnelle”. Avec ses Outre-mers, la France doit aujourd’hui apporter sa propre réponse à la question : comment échapper au double piège de la dilution des identités dans la mondialisation, et de leur affirmation au prix d’un repli communautaire ? Sans projet politique commun, on échouera à relever ce défi interculturel. En même temps, l'avenir des Outre-mers ne peut pas se penser dans une relation exclusive avec la "métropole", mais doit s'inscrire aussi dans leur région, leur environnement propre, ce qui suppose une part d’autonomie. Conditions du succès : une réelle décentralisation, combinée à la construction d’un cadre politique commun non seulement entre la "métropole" et les Outre-mers, mais aussi entre ces derniers. Entre la "métropole" et les Outre-mers, plus précisément, il s’agit de tisser des liens de solidarité mutuels, basés sur le plein respect des identités culturelles mais accompagnés de droits et de devoirs réciproques.

3) Pour cela, construire un espace public et une communication politique adéquats, donc renouvelés. Pour un pacte républicain revitalisé. Le caractère métissé de la société française est aujourd’hui un état de fait. Il doit devenir un des éléments structurants d’un projet politique national qui l’intègre pleinement. D’autant plus que la diversité historique des métissages au sein des Outre-mers est une ressource politique et culturelle considérable pour penser collectivement les nouveaux rapports entre identité, communauté et citoyenneté à l’heure de la mondialisation. Et un “ingrédient” majeur pour une mondialisation richement vécue.
En même temps, il est clair que si le développement autonome des identités culturelles devient le coeur de la politique, le risque est l’exacerbation des conflits culturels (d’autant plus violents dans des espaces fortement multiculturels où les risques d’ “ethnicisation” et de “communautarisation” existent comme on le voit dans les territoires voisins de ces collectivités). Il s’agit donc de construire une culture politique commune “plurielle”, où chacun sera réellement reconnu dans sa diversité et dans la participation à un projet politique commun, dépassant les localismes et capable de prendre en charge efficacement les tensions sociales.
Cela suppose un effort collectif pour comprendre dans leur diversité les espaces publics où cela se joue, et les différentes formes de communication politique qui s’y déploient. Les nouvelles technologies (internet) permettent une communication plus rapide avec les Outre-mers. Mais une communication pleine et efficace suppose, en "métropole", d’être capable de comprendre des systèmes de relations humaines et sociales marquées par des traditions, des codes et des savoir-faire spécifiques. Au programme donc : un effort pour s’approprier la pluralité des systèmes de fonctionnement des espaces publics, et des modalités de la communication politique en leur sein.
Cela suppose aussi, en métropole, d’intégrer plus et réellement dans le débat politique les Outre-mers et l’ensemble des questions qui leur sont liées. Ce sera une première preuve de l’importance pour la France des racines culturelles et politiques qu’elle plonge dans trois aires culturelles (Atlantique, océan Indien, Pacifique).
Ou encore, d’intégrer plus et réellement l’Outre-mer dans le paysage historique et culturel français, tel qu’il commence à se constituer dès l’école. Dans des sociétés marquées par le passé de l’esclavage et de la colonisation, pour que ce passé soit “intégré”, la France doit réellement reconnaître et célébrer la contribution des femmes et des hommes de l’outre-mer à son histoire et à la construction de sa culture. Pas seulement dans le sport ou la musique, mais aussi dans les combats pour la liberté : Louis Delgrès (figure historique de l'opposition à l'esclavage en Guadeloupe) est aussi important que les autres héros de la Révolution française.


La réflexion et les efforts des esprits, aujourd’hui souvent polarisés autour de questions - importantes - comme le bien-fondé de la discrimination positive, ou les manières de montrer notre diversité, gagneraient sans doute trouver des développements dans ces directions - parmi d’autres naturellement.